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Doris Lussier

Citation du jour

 Ne pouvant plus supporter l'idée de la mort, il se tue.
                                                            Claude Roy


Vidéo du jour  (Pour ceux qui aiment rire!)

http://www.youtube.com/watch?v=W8cCzltPD6Y



http://www.peregedeon.com/Portals/0/PereGedeon.jpg
1918-1993



Doris Lussier, ce nom vous dit quelque chose? Peut-être que non si je dis le père Gédéon alors peut-être le reconnaîtrez vous! Je vous offre son portrait.  Je vous invite aussi à lire plus bas  le texte intitulé La tombe est un berceau écrit  par ce dernier.





DORIS LUSSIER
«L'amour et l'humour sont mes seuls dogmes»

Richer, Anne
Il s'écrie: «C'est beau ça!»
Il vient de réciter par coeur Boileau et Hugo.
Content de s'en souvenir, content du contenu, content d'avoir quelqu'un à qui le dire.
Doris Lussier est content de lui. On pourrait entendre le père Gédéon s'écrier: «Bonyenne que la vie est belle!»
C'est un homme heureux que la vie a comblé d'humour. À 73 ans, Doris Lussier est vert comme Gédéon: truculent, ricaneur. À la moindre excitation - d'ordre intellectuel, faut-il le préciser? - les longs bras battent l'air, le poing s'écrase bruyamment sur la table, ou bien la jambe gauche chevauche l'accoudoir de la chaise qui fait un demi-tour. «Le père Gédéon est tellement menteur, on peut même pas croire le contraire de ce qu'il dit.» Pas très rassurant pour une rencontre à peine ébauchée!
Il se lève, il mime. La voix éclate, tonne, et le rire emporte tout. Mais parfois, le chuchotement annonce une confidence plus corsée. Voilà un homme qui ne fait pas sérieux, peut-on penser. Et pourtant, il vit entouré des plus grands philosophes du monde, d'une centaine de dictionnaires, certains rares, d'une douzaine de tiroirs de classeurs renfermant dans un ordre rigoureux tout ce qu'il faut pour écrire une histoire de l'homme... ou tout au moins des petites histoires. Il écrit sur les sujets les plus sérieux.
Il pense.
Une mémoire. Depuis qu'il a 15 ans, Doris Lussier est un ramasseux d'idées, de papiers. Il ne laisse rien passer et se nourrit de tout, de la moindre image. Un somptueux appétit intellectuel qui n'a pas de limite: philosophie, arts, politique, etc. Il cite les grands auteurs, sa mémoire est phénoménale. Il ne ressent pas la fatigue des longues heures de travail et d'enfermement qu'il vit dans son sanctum, chez lui à Longueuil. Sa femme Alice, «Lili», sa compagne depuis 45 ans, l'en sort de temps en temps pour le rappeler à l'ordre des repas, du repos.
Si la pensée des autres le nourrit, si lui-même apporte de l'eau à ce moulin-là, c'est toujours avec un profond humour que Doris Lussier aborde les choses. «J'aime rire, c'est l'aspect plaisant des choses et des gens qui me frappe dans la vie.»
Depuis une douzaine d'années, dans une demi-retraite, le comédien, l'homme de lettres, l'homme politique, le conférencier, fait les choses à son rythme et à sa convenance. Il se ménage: «À nos âges, on s'effoire vite!»
Sa vie est sans colère, sans hargne, sans amertume. Il ne connaît pas les affres de la haine. «Je suis l'homme le plus ajusté à la vie qui se puisse. Je fais du bonheur avec tout ce qui m'arrive. C'est ma nourriture spirituelle. Avec l'amour universel et inconditionnel des êtres, l'humour est le seul dogme de ma vie.» Avec une telle attitude, il ne se connaît évidemment pas d'ennemis. Il réussit, dit-il, à désarmorcer toute velléité de chicane même avec des adversaires politiques.
On est en droit d'imaginer que le clown est triste dans un quelconque repli de son coeur. «Si j'ai du chagrin, je l'évacue. Comment? Si je n'ai pas pu en parler, je l'écris.»
Dans la vraie vie, Doris Lussier a eu deux garçons, Pierre et Jean (décédé à 28 ans), mais dans la fiction il a mis au monde un vieux éternel, le père Gédéon, fruit de l'amour de deux grands-pères et d'une couple d'autres vieux qui ont vraiment existé.
La petite enfance de l'un a donné le jour à l'autre.
Né à Fontainebleau, dans les Cantons de l'Est, Doris Lussier passe ses premières années sur la terre. Son père meurt du cancer à 26 ans, Doris est orphelin à quatre ans. Cette première épreuve lui a laissé peu de souvenirs, sinon qu'il a été pris affectivement en charge par une flopée de «mononcles».
Sa mère chantait, elle connaissait des dizaines de chansons, elle était gaie. «C'est d'elle et de mon père que me vient ma nature de cabotin.» Elle se remarie deux ans plus tard avec un cultivateur de Lambton, en Beauce, Elzéar Perreault. Doris devient l'aîné d'une famille de 13 enfants. «On était pauvres comme Job sur son fumier bénissant le Seigneur, mais ma mère a compris que je n'étais pas fait pour travailler sur une terre. Elle a donc tout mis en oeuvre pour que je fasse des études.»
De 1932 à 1940, à l'adolescence, Doris est pensionnaire au Séminaire de Québec grâce à l'influence d'un vieil oncle curé, Pierre-Hubert Picard. «Je suis entré là avec de grands bas noirs et des espadrilles.» Ce sont parmi les meilleures années de sa vie. «J'ai adoré les prêtres. Je déteste le cléricalisme, mais ces hommes-là m'ont instruit, élevé, par charité. J'ai eu de bons professeurs qui m'ont fait aimer les matières, le français par exemple, pour lequel j'ai développé un amour total et passionné.»
De plus, il est bon élève, turbulent mais discipliné. Il joue au baseball, au hockey, au tennis. «Je vivais un conte de fées. Une vie sociale, un milieu intellectuel stimulant, un sentiment d'appartenance, de la compréhension, de la tendresse. J'étais heureux.»
Doris Lussier est sérieux; à cette époque-là, il enseigne même la philosophie économique pendant 12 ans à l'Université Laval, il est secrétaire du père Georges-Henri Lévesque de 1943 à 1955, il se marie, bref, il a en apparence un destin de bon garçon.
Et puis: «J'ai souffert le martyre, j'ai cru que j'accouchais. En 1954, je suis devenu fou, cabotin: je suis devenu comédien.»
Il a dû choisir entre «les plaisirs de la chaire» universitaire et le métier de comédien, «qui est la fosse aux lions».
C'est Gédéon qui a semé la zizanie. D'un personnage, au début, badin et léger, Doris Lussier, qui ne fait pas les choses à moitié, rend Gédéon attachant, authentique, indispensable. C'est Roger Lemelin, avec Les Plouffe, qui lui donne le coup d'envoi.
«J'ai donné une vérité à Gédéon qui n'est pas une caricature. Le personnage a sa vérité sociologique; il est farfelu mais vraisemblable. Et s'il est égrillard, s'il a les couilles bien accrochées, il n'est jamais grossier. Il y a des feuilles de vigne sur les mots. Gédéon est un homme responsable, c'est un père de famille, il a des valeurs et ne se prend pas pour un autre.» Doris ou Gédéon?
La joie du public, son amour. Une nourriture qui devient essentielle. Doris Lussier en parle comme d'une grâce.
À travers tout cela, le spectacle qui le mène aux quatre coins de la province, il y a la politique, un engagement philosophique total: «Comme citoyen, j'ai voulu m'impliquer. Et j'ai vite acquis la certitude morale que si le Québec ne fait pas l'indépendance, c'est la Louisiane à plus ou moins brève échéance.» Mais il y a aussi un engagement concret: en 1970, il se présente sous la bannière du PQ dans le comté de Matapédia contre Bona Arsenault avec le slogan: «Il faut que Bona parte». Il perd ses élections. Conscient que lui-même et ses électeurs sont passés près d'une catastrophe.
Doris Lussier est présent dans les grands moments de notre histoire: près de René Lévesque le soir de la victoire de 1976, c'est encore lui qui lui remet son billet du tour du monde, au moment du départ du chef.
Il n'a pas perdu sa foi, ni son optimisme. Au contact des êtres, des idées, il nourrit sa vie, son idéal, il y croit.
Doris Lussier a quand même aujourd'hui plus de temps pour la réflexion et il y plonge avec un plaisir absolu. Loin de ses livres, il s'étiole. À Fontainebleau qui est la grande paix, où il va de temps en temps, il s'ennuie après quelques jours. Cet hédoniste intellectuel, tel qu'il se définit lui-même, a besoin de rêver activement, de rester en mouvement. Ce n'est pas un contemplatif. Il ne veut même pas partir en voyage, sinon avec le confort total. Il n'est pas un extraordinaire mélomane, mais un amoureux de la chansonnette française. «La vraie, pas le rock qui est de la décadence. C'est du train et de la ferraille. Serrez vos chaudières. Et comme dit le père Gédéon, j'ai assez hâte que la musique revienne à la mode!»
L'abbé Pierre le fascine. «Incarnation moderne du Christ», affirme-t-il.
Et Dieu.
Dès qu'il en aura terminé de son livre sur le résumé des citations sur l'indépendance, il va s'attaquer à «La vie, la mort et Dieu».
Il nourrit son hagiographie, étonné lui-même de la somme de travail accompli.
Et il se demande ce qu'on dira de lui quand il sera mort. «Car moi-même, il est question que je meure un jour. Je ne veux pas faire courir à ma patrie le danger de me perdre trop tôt. C'est pour ça, tu vois, que Doris fait attention à lui.» Cet être qui refuse de prendre quoi que ce soit au sérieux se défend d'être narcissique. Il a simplement besoin de croire qu'il est aimé.
Illustration(s) :
Brault, Bernard
Philosophie, arts, politique: l'appétit intellectuel de Doris Lussier n'a pas de limites.




Un texte de Doris Lussier que je vous invite à lire... 


La tombe est un berceau

  Je n'ai qu'une toute petite foi naturelle,
fragile, vacillante, bougonneuse et toujours inquiète.
Une foi qui ressemble bien plus à une espérance qu'à une certitude.

Mais voyez-vous, à la courte lumière de ma faible raison,
il m'apparaît irrationnel, absurde, injuste et contradictoire
que la vie humaine ne soit qu'un insignifiant passage
de quelques centaines de jours sur cette terre ingrate et somptueuse.
Il me semble impensable que la vie, une fois commencée,
se termine bêtement par une triste dissolution dans la matière,
et que l'âme, comme une splendeur éphémère, sombre dans le néant
après avoir inutilement été le lieu spirituel et sensible de si prodigieuses clarté, de si riches espérances et de si douces affections.
Il me parait répugner à la raison de l'homme autant qu'à la providence de Dieu que l'existence ne soit que temporelle et qu'un être humain n'ait pas plus de valeur et d'autre destin qu'un caillou.
J'ai déjà vécu beaucoup plus que la moitié de ma vie; je sais que je suis sur l'autre versant des cimes et que j'ai plus de passé que d'avenir.
Alors j'ai sagement apprivoisé l'idée de ma mort.
Je l'ai domestiquée et j'en ai fait ma compagne si quotidienne
qu'elle ne m'effraie plus…ou presque.

Au contraire, elle va jusqu'à m'inspirer des pensées de joie.
On dirait que la mort m'apprend à vivre.
Si bien que j'en suis venu à penser que la vraie mort, ce n'est pas mourir,
c'est perdre sa raison de vivre.
Et bientôt, quand ce sera mon tour de monter derrière les étoiles, et de passer de l'autre côté du mystère, je saurai alors quelle était ma raison de vivre.
Pas avant.

 
Mourir, c'est savoir, enfin.
Sans l'espérance, non seulement la mort n'a plus de sens,
mais la vie non plus n'en a pas.
Ce que je trouve beau dans le destin humain, malgré son apparente cruauté, c’est que, pour moi, mourir, ce n’est pas finir, c’est continuer autrement.
Un être humain qui s’éteint, ce n’est pas un mortel qui finit,
c’est un immortel qui commence.
La tombe est un berceau.
Mourir au monde, c'est naître à l'éternité.

Car la mort n'est que la porte noire qui s'ouvre sur la lumière.
 La mort ne peut pas tuer ce qui ne meurt pas. Or notre âme est immortelle.
Il n’y a qu’une chose qui peut justifier la mort…. C’est l’immortalité.
Mourir, au fond, c’est peut-être aussi beau que de naître.
Est-ce que le soleil couchant n’est pas aussi beau que le soleil levant ?
Un bateau qui arrive à bon port, n’est-ce pas un événement heureux ?
Et si naître n’est qu’une façon douloureuse d’accéder au bonheur de la vie,
pourquoi mourir ne serait-il pas qu’une façon douloureuse
de devenir heureux ?
La plus jolie chose que j'ai lue sur la mort, c'est Victor Hugo qui l'a écrite.
C'est un admirable chant d'espérance en même temps qu'un poème d'immortalité.

"Je dis que le tombeau qui sur la mort se ferme
Ouvre le firmament,
Et que ce qu'ici bas nous prenons pour le terme
Est le commencement."

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